EDITORIAL : Des Africains en esclavage en plein 21ème siècle! Par Abbé Antonio MABIALA, Secrétaire général de l’ACERAC

Motivation

Depuis Vatican II, plus précisément dans la Constitution pastorale Gaudium et Spes, la Sainte Eglise avait exprimé que les joies et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ. C’est au nom de cette identification à tout être se trouvant sur la planète, avec tout ce qui le tient à cœur, que nous, Eglise de Dieu en Afrique Centrale, faisons une réflexion par rapport aux nouvelles de l’heure, portant sur la vente des migrants Africains en Libye. Tout en exprimant notre désolation vis-à-vis d’un tel drame, nous voulons, dans cet éditorial, rappeler les causes de ce drame, sans oublier d’en indexer les responsables. 

L’Etat de la situation

C’est avec un sentiment d’indignation que le monde entier a appris et continue à apprendre les nouvelles en provenance de la Libye. Des nouvelles à la une, mettant sur scène des jeunes Africains vendus comme des marchandises par des citoyens Libyens, qui sans nul doute, les considèrent comme des êtres humains de basse classe. Depuis la mort de Kadhafi et tout son cortège de malheur qui s’en est suivi, la Libye est devenue une plaque tournante pour les Africains (à majorité sub-sahariens) qui tentent de joindre l’Europe en passant par la Méditerranée. Il faut dire en passant, que nombreux parmi ceux qui ont tenté cette aventure ont trouvé leur cimetière dans la Méditerranée. En effet, chaque année, le sud de l’Italie nous fournit des statistiques toujours croissantes des Africains qui périssent dans la Méditerranée, et ce devant l’inaction et la passivité des Etats africains. Ceci pour dire qu’avant d’évoquer le problème de cette nouvelle forme de traite négrière, il faut inscrire le fait dans son contexte global africain, c’est-à-dire, évoquer les causes qui occasionnent ce phénomène, sans oublier de déterminer les responsabilités des uns et des autres.

Les causes d’un tel exode

Nous sommes sans ignorer que ce qui poussent les jeunes Africains à l’aventure, c’est la recherche d’une vie meilleure qu’ils pensent trouver ailleurs, dans les pays du Nord, notamment ceux du continent voisin qu’est l’Europe. En effet, cet exode africain est l’expression d’un sentiment de désespoir dû au chômage, la pauvreté et l’absence de perspectives dans leurs pays d’origine. Les Etats africains n’offrent pas des opportunités permettant à ces jeunes de se sentir en sécurité chez eux. A ce déficit socio-économique s’ajoutent les dictatures qui se cristallisent de plus en plus  dans certains pays de la région, ne donnant aucun sentiment d’espoir en un lendemain meilleur.

Ces causes réunies créent des frustrations et des inquiétudes chez les jeunes, car  ils se trouvent devant une existence qui n’offre pas des raisons de croire et d’espérer dans l’avenir. Surtout dans un contexte de crise généralisée, un contexte où les salariés d’hier se retrouvent sans emploi (surtout dans les compagnies pétrolières), ces jeunes qui ont certaines potentialités ne se voient pas croiser les bras et attendre la mort à domicile. Ainsi, ils prennent des décisions désespérées qui les conduisent à la perte de ce qu’ils aimeraient conserver et sauver, à savoir la vie.

Mais au-delà des raisons susmentionnées qui peuvent être discutables, il faut souligner le mythe de l’étranger et de l’Europe en particulier, qui a toujours hanté l’imaginaire du peuple africain. En effet depuis les indépendances jusqu’à nos jours l’Europe ou l’Occident en général est considéré comme la terre dans laquelle peuvent ou doivent se réaliser tous les rêves d’une vie meilleure. A vrai dire, cette vision de choses génère une psychose qui bascule dans un complexe d’infériorité, voyant toujours ce qui est au-delà de Méditerranée comme étant la norme de ce qui doit être. Cette conception des choses n’épargne pas les élites et les institutions même au plus haut sommet des Etats. C’est dans ce sens que les dirigeants africains préfèrent se faire soigner en Europe, oubliant qu’il y a moyen d’améliorer les structures sanitaires dans leurs pays. A propos, pour ne prendre qu’un cas de figure, nous ne pouvons pas comprendre que certains pays africains (la plus part d’entre eux) ne puissent pas avoir des centres de dialyse publics où de paisibles citoyens peuvent être reçus, lorsqu’ils ont un souci dans ce sens. Le rêve de l’Europe ou de l’Occident fait oublier aux Africains que ce qui se trouve là-bas de beau, de juste et de bon n’a pas préexisté par rapport à l’homme européen ou occidental. Ce que nous voyons chez les autres et qui suscite notre admiration, est le résultat des efforts dus à la bonne volonté, animée par l’amour pour la Patrie. 

Qui sont les responsables d’un tel drame?

Lorsque le problème de vente des Africains a été rendu public par les médias du monde entier, plusieurs réactions ont été enregistrées: de la colère à l’indignation, tous les Africains noirs ainsi que tous les hommes et les femmes de bonne volonté disséminés à travers la planète ont exprimé une parole de condamnation vis-à-vis de ces actes objectivement abjects. Dans ce fourmillement de réactions visant à condamner ce commerce ignoble et infâme, nombreux en ont cherché les auteurs de ce que tout esprit sain et avisé considère comme un crime contre l’humanité. Mais dans l’attribution des responsabilités, les accusations vont dans tous les sens: pour certains Africains, les premiers responsables sont les Occidentaux qui favorisent (je ne sais pas comment) et qui entretiennent ce réseau mafieux; d’autres estiment que les responsables sont à trouver dans les causes que nous avons déjà évoquées, à savoir la pauvreté, le chômage et le manque de perspective. Donc les responsables seraient les dirigeants politiques Africains qui ne font pas assez pour créer des conditions d’épanouissement de leurs populations. En définitive, estiment certains, la responsabilité revient aux parents qui encouragent et permettent à leurs enfants d’aller rechercher une vie meilleure hypothétique.

Comme on peut le constater, les hypothèses avancées consistant à chercher les responsables de ce qui se passe en Libye, sont variées et rien ne doit être négligé. L’évidence montre que les responsabilités sont partagées. Mais en faisant une réflexion, même la plus élémentaire, les Africains ne devraient pas chercher les artisans de leur malheur ailleurs. Si la première cause du départ des jeunes est l’insécurité sociale due à la précarité structurelle, alors comme je viens de le signaler plus haut, les premiers responsables du drame sont les dirigeants politiques. Ensuite, il ne faut pas oublier la part de responsabilité des parents, qui vendent des patrimoines familiaux pour envoyer les enfants à la recherche d’un bonheur incertain. Par ailleurs, les jeunes eux-mêmes ont une grande responsabilité dans ce qui leur arrive: ce qui est incompréhensible et déraisonnable c’est qu’ils sont sans ignorer les conditions dans lesquelles se fait la traversée dans la Méditerranée. Avant d’arriver en Libye, qui n’est qu’une étape du voyage, ils savent que nombreux ont laissé la vie dans la Méditerranée depuis que cet exode vers l’Europe a vu le jour.

Comment endiguer ce phénomène?

Le problème de la vente des migrants en Libye a suscité, comme on pouvait l’espérer, une vague d’indignation. Mais que faut-il faire pour arrêter une telle tragédie qui n’honore personne en Afrique? Dans la recherche des solutions, au niveau de la Communauté internationale on parle des sanctions ou de lutte contre les passeurs. Il s’agit donc de mener une action contre les réseaux qui favorisent ce trafic.

Mais en luttant contre les passeurs, j’estime qu’on n’engage pas une action qui consiste à combattre le mal à la racine. Le mal nous l’avons trouvé dans les causes déjà énoncées plus haut. Les passeurs peuvent être combattus, mais tant que la situation socio-économique des pays concernés restera statu quo ou en état de régression du point de vue structurel, les jeunes continueront toujours à subir les mêmes maux qui les poussent à abandonner leurs pays et se lancer dans des aventures. Et comme voie de conséquence, la criminalité qui est déjà grandissante dans nos villes, ne fera que croître.

Alors, pour stopper le phénomène d’un exode qui prédispose des candidats à la mort gratuite, il faut nécessairement résoudre le problème à la racine. C’est-à-dire, créer des conditions de vie qui permettent que les jeunes se sentent en sécurité chez eux. Il s’agit de garantir un emploi et surtout permettre l’accès aux services les plus élémentaires dans un Etat qui se respecte. En lançant la boutade qui est à la une chez les internautes,- c’est ce que le Président Emmanuel Macron voulait exprimer en filigrane, lors de sa communication devant les étudiants Burkinabè-: «ce n’est pas moi qui dois mettre l’électricité à l’Université de Ouagadougou…». En faisant l’exégèse de ces paroles dites en blaguant, le président français voulait faire comprendre deux choses à savoir:

1. Il ne faut pas chercher de boucs émissaires dans les souffrances des pays africains.

2. Il ne faut pas attendre qu’un autre vienne arranger chez-nous, ce que nous-mêmes nous pouvons faire.

En définitive, tout en demandant l’aide de la Communauté internationale, plus particulièrement celle de l’Europe, les Africains doivent comprendre que l’émergence de l’Afrique ne pourra jamais se faire sans leur implication, et surtout sans la volonté politique de ses dirigeants.

 

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